Seeing the forest for the trees

Quand l’arbre ne cache pas la forêt

Un cadre méthodologique mis au point à la University of Alberta donne une vue d’ensemble aux planificateurs forestiers qui ont rendu possible la plus vaste entente de conservation au monde
26 février 2014

La forêt boréale canadienne, un vaste territoire qui s’étend de Terre-Neuve-et-Labrador au Yukon, abrite le caribou des bois et d’autres espèces emblématiques. Dans ce milieu de sol gelé et de terres humides, le lourd matériel sylvicole a souvent tendance à s’enfoncer.

La faune de la région occupe de grandes zones forestières vierges. Et même si la forêt boréale paraît se déployer jusqu’à l’infini, les incursions industrielles dans le Nord ont laissé des cicatrices, coupant les paysages avoisinants de routes et de pipelines, et perturbant l’écologie naturelle du territoire.  

Les nombreux intérêts concurrents dans la forêt boréale constituent de potentielles sources de conflit. Les protecteurs de l’environnement veulent préserver les espaces naturels de la région, les sociétés exploitantes de ressources doivent satisfaire leurs travailleurs et actionnaires, et les Premières Nations cherchent à protéger leurs terres.

« Nous devons adopter un nouveau mode de pensée qui transcende ces oppositions entre la conservation et le développement », indique Fiona Schmiegelow, professeure à la University of Alberta. Avec une équipe de chercheurs canadiens, elle pilote un projet appelé Boreal Ecosystems Analysis for Conservation Networks (BEACONs), une stratégie de planification novatrice qui ouvre la voie à une nouvelle politique de conservation dans le Nord canadien.  

Le cadre de planification révolutionnaire de BEACONs sera mis à l’épreuve, comme fondement scientifique de l’Entente sur la forêt boréale canadienne (EFBC). Cet accord survenu entre des groupes de défense de l’environnement et des entreprises du secteur forestier – le plus vaste du genre à l’échelle mondiale – vise à protéger ou à gérer de manière durable plus de 73 millions d’hectares de la forêt boréale canadienne.

Conseillère scientifique principale de l’EFBC, Mme Schmiegelow précise que l’entente est conforme à la stratégie de BEACON. Les planificateurs espèrent protéger des zones vierges de la forêt boréale, mais ils veulent aussi maintenir le potentiel de prospérité économique et de croissance des collectivités. Un fondement scientifique est essentiel pour harmoniser les intérêts concurrents participant aux efforts de planification. « Il constitue un terrain d’entente et une base de discussion, il favorise un sentiment d’apprentissage partagé et de gérance de l’environnement chez les groupes d’intérêt. »

L’équipe de recherche a élaboré une approche « authentiquement canadienne », appelée le modèle de matrice de conservation, qui oriente la planification sur le terrain de l’EFBC. Cet ensemble de concepts d’outils qu’on peut adapter à toute région du monde propose à la base un simple changement de perspective.

Trop souvent, poursuit Mme Schmiegelow, la préoccupation pour la conservation ne survient qu’après des années de développement. Comme on protège alors « ce qu’il reste de mieux », ajoute-t-elle, on se retrouve avec des milieux dominés par le développement où subsistent de minuscules parcelles des écosystèmes d’origine préservées dans des « îlots de conservation ». L’équipe de BEACONs travaille à inverser ce paradigme. « Au lieu de se demander quelles sont les mesures suffisantes pour préserver les zones protégées?”, explique-t-elle, nous cherchons à définir quand le développement va-t-il trop loin? ”.»  

En définitive, cette approche vise à encourager l’innovation en conjuguant conservation et développement. Les planificateurs commencent par établir les principales caractéristiques des écosystèmes naturels. Selon Mme Schmiegelow, ces « repères écologiques » sont déterminants parce qu’ils deviennent nos paramètres de référence pour la protection des écosystèmes et la définition d’activités de développement durable.

L’équipe de BEACONs a créé des outils logiciels qui aident les planificateurs à simuler les écosystèmes et à concevoir ces repères écologiques. À partir de données provenant de nombreuses sources, dont les registres sur les incendies de forêt et les inventaires forestiers, les chercheurs produisent le modèle de travail d’un écosystème et de « mettre en scène » divers scénarios pour comprendre comment de futures activités de développement modifieraient la région.

« Ces données permettent de prévoir l’évolution d’un milieu, affirme Steve Cumming, professeur à l’Université Laval et chercheur pour le projet BEACONs, qui a contribué à la mise au point des outils. On peut voir comment la forêt se transformera et comment les répartitions d’oiseaux et de caribous changeront à cause des activités humaines. »

Ainsi, en s’appuyant sur les premières données utilisées dans ces modèles, les planificateurs prévoient les grands incendies qui menacent une région. C’est important, soutient M. Cumming, puisque certaines zones protégées devront être plus étendues que le plus grand incendie pour résister à de telles perturbations naturelles.  

Par sa capacité à définir des intérêts communs, à simuler les milieux de demain et à investir dans des apprentissages partagés afin d’améliorer les résultats, le cadre s’est révélé un instrument extrêmement efficace pour s’attaquer aux enjeux complexes d’aménagement du territoire dans le Nord. Voilà pourquoi plusieurs autres organismes d’aménagement des Territoires du Nord-Ouest, du Yukon et de l’Alaska songent aussi à mettre en application ses concepts.

Dans le contexte de sa collaboration avec l’EFBC, l’équipe BEACONs a entrepris une ambitieuse « évaluation panboréale » qui analysera en profondeur les repères écologiques dans la région boréale à la grandeur du Canada. « Les incertitudes sont nombreuses, à l’égard notamment des changements climatiques, souligne Mme Schmiegelow. Nous ne pouvons pas maîtriser toutes les variables, mais il est possible d’améliorer nos chances d’assurer la durabilité de ces forêts par une planification attentive fondée sur des principes scientifiques. En faisant preuve de souplesse, nous adapterons les plans au fur et à mesure que nous en apprenons davantage sur ces systèmes. »